Chronique: le gardien

Personne ne se met en colère contre un détecteur de fumée.

Lorsqu’il se met à sonner, personne ne lui crie de se taire.

On s’arrête.

On cherche ce qui a déclenché l’alarme.

Parce que l’on sait qu’elle n’est pas là pour nous faire peur. Elle est là pour nous avertir. Elle signale simplement que quelque chose mérite notre attention.

Notre corps me fait souvent penser à ce gardien silencieux.

Depuis le premier souffle de notre vie, il veille.

Lorsque tu poses la main sur une flamme, elle se retire avant même que tu aies eu le temps d’y penser. Ton corps ne te demande pas ton avis. Il protège.

Lorsqu’un virus pénètre dans ton organisme, une armée invisible se met aussitôt au travail.

Lorsqu’il fait froid, tu frissonnes.

Lorsqu’il fait chaud, tu transpires.

Ton cœur accélère lorsqu’il perçoit un danger.

Ton souffle peut se suspendre lorsque la peur surgit.

Ton ventre se serre lorsque tout devient trop lourd à porter.

Et parfois, il t’envahit d’une fatigue immense, comme s’il savait que continuer coûterait davantage que s’arrêter.

Nous trouvons cela extraordinaire.

Nous appelons cela l’intelligence du vivant.

Nous faisons confiance à cette intelligence lorsqu’elle répare une blessure, consolide une fracture ou combat une infection.

Pourtant, lorsque cette même intelligence s’exprime autrement… par une douleur qui revient, une tension qui s’installe, un sommeil qui change, une sensation que nous ne comprenons pas, nous changeons soudain de regard.

Au lieu de chercher ce que le corps tente peut-être de préserver, nous cherchons avant tout à faire taire ce qu’il exprime.

Comme si le gardien de notre maison était devenu notre ennemi.

Je ne crois pas que le corps soit contre nous.

Je crois qu’il fait, depuis toujours, ce qu’il a appris à faire : préserver la vie.

Cela ne signifie pas que chaque symptôme raconte une histoire émotionnelle. Le corps est infiniment plus complexe que cela, et un symptôme mérite toujours d’être évalué avec sérieux lorsqu’il apparaît.

Mais il existe parfois une autre question.

Une question plus silencieuse.

Une question qui ne remplace rien, mais qui peut ouvrir un autre regard.

Et si ce que je considère aujourd’hui comme un problème était aussi la trace d’une adaptation ?

La mémoire d’un équilibre que mon corps a cherché, un jour, à préserver.

Je ne connais pas ton histoire.

Je ne sais pas ce que ton corps a traversé.

Je sais seulement une chose.

Depuis le premier jour de ta vie, il n’a jamais cessé d’être de ton côté.

Alors peut-être qu’avant de lui demander de se taire…

nous pourrions simplement lui demander :

« Que cherches-tu encore à protéger ? »