Chronique : regarde-moi

Karine avait toujours eu besoin de comprendre ce qui lui arrivait. Lorsqu’une difficulté apparaissait dans sa vie, elle ne pouvait pas simplement la laisser passer. Il fallait qu’elle sache d’où elle venait, pourquoi elle était là, ce qu’elle voulait lui dire. Alors elle cherchait. Elle lisait, se formait, rencontrait des personnes capables de mettre des mots sur ce qu’elle ressentait. Elle avait appris beaucoup de choses au fil des années, suffisamment pour pouvoir raconter son histoire avec une précision qui impressionnait parfois ceux qui l’écoutaient.

Elle connaissait les fragilités de sa mère, les silences de son père, les blessures anciennes de sa famille. Elle savait que certaines femmes avant elle avaient dû renoncer, que certains hommes avaient cherché à oublier dans l’alcool ce qu’ils n’avaient jamais su exprimer autrement. Elle connaissait les histoires qui avaient précédé sa naissance et celles qui s’étaient poursuivies après. À force de chercher, elle avait fini par reconnaître dans son présent des morceaux du passé. Et lorsqu’elle découvrait une nouvelle correspondance, quelque chose en elle se détendait. Elle pouvait enfin dire : « Voilà. C’est pour ça. » Cette phrase lui apportait un étrange réconfort. Elle n’avait plus seulement mal. Elle avait une raison d’avoir mal.

Alors elle racontait. À son thérapeute, à une autre personne qu’elle rencontrait quelques mois plus tard, puis à une autre encore. Elle racontait son enfance, sa famille, ce qu’elle avait vécu, ce qu’elle n’avait pas vécu mais qui, peut-être, avait été vécu avant elle. Elle parlait longtemps. Et lorsqu’en face quelqu’un hochait la tête avec compassion, lorsqu’on lui disait qu’elle avait effectivement porté beaucoup, qu’elle avait traversé tant de choses, Karine sentait ses épaules se relâcher. Enfin quelqu’un voyait. Enfin quelqu’un comprenait. Elle repartait alors avec une nouvelle clé, une nouvelle grille de lecture, parfois une nouvelle formation à suivre. Elle apprenait encore. Elle comprenait encore. Et pourtant, quelque temps plus tard, elle revenait avec une nouvelle histoire à déposer.

À mesure qu’elle avançait dans ses recherches, son passé semblait prendre de plus en plus de place. Il y avait ce que sa mère avait vécu. Ce que son père n’avait pas su réparer. Ce que les femmes de sa famille avaient traversé. Ce que les hommes avaient tu. Ce qui avait été transmis sans jamais être nommé. Et puis il y avait Karine, quelque part au milieu de tout cela, qui essayait de comprendre pourquoi elle se sentait encore si souvent fatiguée, empêchée, retenue par quelque chose qu’elle ne parvenait pas à saisir.

Elle avait pourtant une vie. Elle avait construit. Elle avait appris. Elle avait changé beaucoup de choses. Mais lorsqu’on lui demandait comment elle allait, elle trouvait toujours quelque chose à raconter. Une difficulté. Une injustice. Une peur. Une nouvelle raison de ne pas encore avancer. Comme si, tant qu’il restait quelque chose à réparer, elle pouvait expliquer pourquoi elle n’était pas encore arrivée là où elle voulait aller.

Un jour, après une longue séance, Karine rentra chez elle plus silencieuse qu’à l’habitude. La journée avait été froide et le ciel commençait déjà à s’assombrir. En entrant, elle retira ses chaussures, posa son sac dans l’entrée et resta quelques secondes devant le miroir. Elle avait l’air fatiguée. Elle passa une main sur son visage. Puis son regard descendit jusqu’au manteau qu’elle portait. C’était un vieux manteau qu’elle avait depuis longtemps. Un manteau épais, sombre, qu’elle aimait autrefois pour sa chaleur. Elle le portait presque toujours dès que l’hiver arrivait. Elle ne se souvenait même plus exactement depuis combien d’années elle l’avait.

Elle entreprit de le retirer, mais quelque chose la retint. Le tissu semblait accroché à ses épaules. Elle tira doucement sur une manche, puis sur l’autre. Le manteau finit par glisser et elle le posa sur le dossier d’une chaise. Elle allait repartir lorsqu’elle remarqua qu’une des poches était entrouverte. Par curiosité, elle y glissa la main. Ses doigts rencontrèrent un papier froissé. Elle le sortit. Elle ne reconnut pas tout de suite ce que c’était. Une vieille note, écrite des années auparavant. Elle la déplia et relut quelques lignes. C’était une phrase qu’elle avait notée après une conversation avec sa mère. Elle resta immobile, puis remit le papier dans la poche.

En rangeant le manteau, elle découvrit une deuxième poche. Puis une troisième. Il y avait des papiers partout. Des dates. Des prénoms. Des souvenirs qu’elle avait conservés sans même savoir pourquoi. Elle en sortit quelques-uns et les posa sur la table. À mesure qu’elle vidait les poches, le manteau semblait changer de forme. Il s’affaissait doucement sous ses mains. Karine le regarda. Elle posa les deux paumes dessus. Et soudain, elle eut envie de le remettre. Presque par réflexe. Comme si elle avait peur de sortir sans lui.

Elle passa un bras dans la manche, puis s’arrêta. Elle sentit le poids du tissu sur son épaule. Elle ne l’avait jamais trouvé lourd. Pas vraiment. Elle avait simplement toujours porté ce manteau. Elle le retira de nouveau. Cette fois, elle le prit dans ses bras et le souleva. Il était étonnamment lourd. Elle resta surprise. Comment avait-elle pu marcher si longtemps avec quelque chose d’aussi pesant sans s’en rendre compte ?

Elle regarda les papiers éparpillés sur la table. Certains étaient les siens. D’autres racontaient des vies qui avaient commencé bien avant elle. Elle aurait pu les reprendre. Les classer. Chercher encore. Comprendre encore. Elle savait exactement comment faire. Mais ce soir-là, elle n’en eut pas envie. Elle resta simplement debout devant la table, une main posée sur le manteau. Et quelque chose se passa dans son corps avant même qu’elle puisse mettre un mot dessus. Ses épaules descendirent. Sa mâchoire se desserra. Son souffle, qu’elle retenait sans le savoir, alla plus loin. Elle ferma les yeux quelques secondes. Il n’y avait plus rien à expliquer. Rien à prouver. Rien à porter pour que son histoire soit enfin reconnue.

Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle regarda le manteau posé devant elle. Elle pensa à toutes ces années où elle l’avait gardé sur le dos, été comme hiver, même lorsque le temps s’était adouci. Elle pensa à tout ce qu’elle avait cru devoir continuer à porter simplement parce qu’elle avait appris à le faire. Puis elle prit le manteau et le suspendit dans l’entrée. Pas dans son armoire. Pas sur ses épaules. Simplement là.

Pour la première fois, elle sortit de chez elle sans lui. L’air du soir était frais. Karine remonta légèrement son col, par habitude. Puis elle continua à marcher. Après quelques mètres, elle s’arrêta. Elle respira. Le froid était bien là. Mais, pour une fois, elle n’eut pas besoin de se protéger davantage. Alors elle reprit sa route. Et derrière elle, dans l’entrée de la maison, le vieux manteau attendait encore. Il était toujours là. Seulement, cette fois, Karine n’était plus dedans.